“Honnêtement, sans sous, vous ne pouvez pas faire grand-chose. Chaque fois, j'arrive trop tard ou chaque fois, j'arrive trop tôt et ce n'est jamais le bon moment. Et des fois, c'est vrai que c'est décourageant. Je pense que dans le monde agricole, on devrait réfléchir :
- - Où vont les subventions ? A qui ?
- - Comment ça aide l'agriculture ?
- - Comment c'est distribué ? Et est-ce que ça va vraiment au bon endroit ?
Lors de notre documentaire au Domaine du R’Oiselet, Rose nous partageait ses difficultés lors de réponses à des appels à projets et autres subventions. Alors, nous nous sommes intéressées de plus près à ce sujet épineux.
Comme le décrit Rose dans ses questionnements, il y a trois grands enjeux : l’accès, la distribution et l’impact réel.
Premier problème donc : l’accès. Avant même d'évoquer les différentes subventions possibles pour les agricultrices et agriculteurs du bassin méditerranéen, il est bon de rappeler que pour ne pouvoir ne serait-ce que les demander, il faudrait déjà pouvoir savoir qu’elles existent. En effet, un des grands challenge du milieu rural est l’éloignement. Il engendre un isolement géographique et social qui réduit considérablement l’accès aux informations. Beaucoup d’appels à projets ou de subventions publiques passent ainsi à la trappe; privant donc de nombreux agriculteurs et agricultrices de précieuses opportunités de développement. Cette problématique est d'autant plus complexe qu'elle se trouve amplifiée par le syndrome de l'imposteur.ice, qui constitue un frein psychologique important. Celui-ci empêche bon nombre d'entre elles et eux de franchir le pas pour solliciter ces aides, même lorsqu'ils et elles finissent par être informé.es de leur existence.
Qui dit accéder à des financements dit également possibilité de recevoir des fonds. Hors, le milieu agricole représente un (sinon LE) milieu majeur de travailleur.e.s non bancarisés. En méditerrannée, particulièrement. Dans cette situation, les femmes représentent une part majoritaire. “Les inégalités entre les hommes et les femmes en matière d'emploi impliquent un moindre revenu qui les rend moins aptes à ouvrir des comptes dans des institutions financières formelles. En outre, les femmes n'ont souvent pas les garanties nécessaires pour obtenir des prêts auprès de ce secteur financier. Ces facteurs, combinés à la discrimination à l'égard des femmes sur les marchés financiers, font qu’elles ont beaucoup moins de chances que les hommes d'avoir un compte courant ou un compte d'épargne à leur nom.*”
Lorsque, malgré tout, tous les critères sont réunis pour accéder à différentes aides financières, vient une seconde problématique : répondre à ces propositions.
La méthodologie, pour répondre à différentes subventions est souvent très lourde et chronophage. Cela demande parfois de proposer la mise en place d’un projet complet supplémentaire à la structure et ses actions habituelles. Sans formation, il est très difficile d’accéder à de telles subventions et de comprendre qu’elles sont les attentes du pourvoyeur. Couplé à l’intensité du travail agricole, qui ne laisse que peu de place aux taches administratives, c’est quasiment mission impossible.
Il faut donc avoir des accompagnements solides et les bons contacts dans ces démarches pour espérer un retour positif. Pour les agricultrices, d’autant plus lorsqu’elles sont seules, c’est un réel plafond de verre, auxquelles elles font face : méfiance et sexisme face à leurs compétences sont systématiques. Elles doivent donc redoubler d’efforts pour être considérées de manière égale.
Toutes ces problématiques nous amènent à l’impact réel : à qui vont donc les subventions ?
Et bien , vous l’aurez peut-etre compris : aux grandes structures agricoles. En effet, on estime qu’en Europe, “20 % des agriculteurs possèdent 83 % des terres agricoles et perçoivent 81 % des aides**”.
Ces structures, ne faisant, ou alors à peu, face aux difficultés citées plus haut, elles sont parfaitement équipées pour répondre et prétendre bénéficier de ces subventions. Cette capacité de réponse leur permet de maintenir un réseau d'influence important auprès des institutions de financement et leur taille leur confère une crédibilité naturelle auprès des financeurs, renforçant ainsi leur position dominante dans l'attribution des aides.
Alors bien sur, il existe des pistes de solutions et, notamment comme l’explique Rose, "adhérer à tel réseau, rester dans le temps. Un jour ou l'autre, ça peut payer”.
En se regroupant, en adhérant à différents réseaux, associations ou organisations, en se regroupant entre agricultrices et agriculteurs, on multiplie ces chances d’être informé & accompagné. Et puis, bien sur, on fait front à plusieurs.
Il reste encore beaucoup à faire pour que les voix des petites exploitations en Méditerranée soient elles aussi entendues. C’est pourquoi Héméra Initiatives souhaite devenir une plateforme d’accompagnement et une communauté pour toutes les agricultrices.
* CIHEAM. (2022). Gender Equality in the Mediterranean Region: General overview and focus on the agricultural sector and rural areas. https://www.ciheam.org/wp-content/uploads/2022/10/Brochure_General-Overview-Gender-Equality.pdf
** Ledroit, V. (2024, April 4). Politique agricole commune ; : quels départements français sont les principaux bénéficiaires des fonds de la PAC ? Touteleurope.eu. https://www.touteleurope.eu/agriculture-et-peche/politique-agricole-commune-quels-departements-francais-sont-les-principaux-beneficiaires-des-fonds-de-la-pac/
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