A la lueur de la crise climatique, les circuits courts sont de plus en plus plébiscités. Depuis quelques décennies, de nouvelles structures sont apparues dans nos villages; faisant la joie des habitants et la curiosité des touristes. Elles se présentent comme la réponse parfaite des consommatrices.eurs qui cherchent à adopter une consommation plus raisonnée, moins couteuse pour l’environnement et plus qualitative.

Pour les agricultrices.eurs et artisan.e.s, les coopératives sont une structure de choix pour agir en circuit court. Cela permet une meilleure rémunération puisque elles.ils ne dépendent plus des marges des grandes distributions tout en ayant une meilleure visibilité de leurs produits. Sans parler de la satisfaction de savoir à qui l’on vend ses produits et que l’acheteur l’apprécie à sa juste valeur (ou en tout cas plus que lorsqu’il achète distraitement un saumon de Norvège élevé en masse par un inconnu). Les coopératives sont aussi des lieux de transmissions, en particulier pour les artisan.e.s qui peuvent présenter leurs produits et leurs méthodes de fabrication de A à Z. C’est une approche touristique qui s’oppose au tourisme de masse par son aspect humain, un nombre de visiteurs raisonné, qui respecte l'environnement et les cultures locales.

Parmi ces coopératives, nombreuses, sont des initiatives de groupes non-mixtes de femmes. En ruralité, les femmes sont majoritairement en charge de la préservation du patrimoine puisque c’est elles qui le transmettent via l’éducation et/ou qui s’en saisissent pour les charges du foyer. En se regroupant ainsi, elles partagent non seulement à plus grande échelle leurs savoirs, mais elles s’extraient aussi de nombreuses inégalités et traditions sexistes du milieu agricole et d’artisanat rural : dépendance financière, isolation sociale, précarité, invisibilisation… Par dessus tout, en créant leurs propres espaces d’échanges et de décisions elles s’opposent de façon claire à leur rejet des instances décisionnelles de la part de la société. La production économique et le pouvoir social produit, les placent dans une position favorable pour influer sur les décisions communautaires. Ces femmes engendrent ainsi un développement fondamentalement durable puisqu’ils répond à nombre de points des 17 Objectifs de Développement Durable des Nations Unies.

En réinventant le tourisme, elles créent aussi de nouveaux espaces de socialisation qui mettent en avant et en valeurs leurs villages. Ces espaces de coopération participent d’ailleurs a freiner l’exode rural et la désertification de ces espaces en créant des emplois sur place. Et si tout cela n’était pas assez, les coopératives ont démontré leur résilience face aux crises économiques et sociales. En période de conflit ou de reconstruction, elles sont souvent parmi les premières structures à se former, offrant un soutien essentiel aux communautés. Les femmes, en particulier, trouvent dans les coopératives un moyen de reconstruire le tissu social et de répondre aux besoins collectifs, contribuant ainsi à la consolidation de la paix et à la reconstruction communautaire.

En Méditerranée, ces structures sont particulièrement présentes. Historiquement c’est ici qu’elles ont d’ailleurs su se développer. Elles émergent au XIXe siècle, et se multiplient majoritairement dans des pays comme la Grèce, la Turquie et le Maroc dans les années 1980. En Grèce, l’économie principale du pays repose principalement sur le secteur touristique et le secteur agricole. Les politiques nationales sont donc construites pour encourager ces secteurs clés. Mêler ces deux secteurs par du tourisme rural ou de l’agrotourisme est donc une synergie très rentable et appuyée. Les crises successives ont créé des bouleversements dans la structuration de l’économie et le foyer grec. Le rôle des agricultrices, notamment, a été réexaminé. La mécanisation de l’agriculture a entrainé sa « masculinisation » et la marginalisation des femmes; vues comme pas assez compétentes pour être en charge de ces innovations. Ce bouleversement à encouragé l’entrepreneuriat féminin et la création de structures nouvelles telles que les coopératives (rejetez moi de vos inventions et je serais celle qui innove… un beau pied de nez !).

« Leur nouveauté réside dans le fait qu’elles combinent trois éléments : le genre féminin, la coopération et le patrimoine. […]. Elles élaborent un produit ancien avec un processus nouveau qui en fait un “nouveau produit” »

Ce mélange entre tradition et structure nouvelle vient se mêler à une nouvelle organisation sociale et économique : les femmes s’associent entre elles pour créer un nouveau modèle basé sur la collectivité. Les différentes politiques d’émancipation des femmes rurales, de tourisme durable, de sauvegarde du patrimoine local ont encouragé ces initiatives et les femmes se sont spécialisées dans divers secteurs (produits alimentaires, produits artisanaux, restauration, hébergement).

En 2013, en Grèce, le Ministère du Développement Rural et de l’Alimentation a estimé que ces coopératives étaient en majorité formées par des conjointes d’agriculteurs, statut qui marque un manque de reconnaissance profond. La majorité de ces femmes (89,6) avaient plus de 40 ans au moment de cette enquête. Cet âge illustre que c’est l’expérience professionnelle qui a permis l’établissement de telles structures ; les coopératives demandant d’autres compétences que celles acquises au foyer ou au sein de l’emploi agricole/artisanal. La non-mixité permet également aux femmes d’adapater le fonctionnement des coopératives à leurs emplois du temps surchagés par leurs différentes charges au foyer et leurs fonctions agricoles/artisanales.

Le revenu des coopératives est initialement vu comme un complément de fin de mois mais devient, dans la plupart des cas, un salaire majoritaire au sein du foyer. Les femmes gagnent ainsi en reconnaissance. Cette innovation, basé sur la valorisation de produit dont elles sont déjà à l’origine, leur permet donc d’enfin obtenir une valorisation de leur travail. Qu’elle soit économique ou encore sociale et culturelle.

Ces structures, donc, ont joué et jouent toujours un rôle crucial dans l'intégration des femmes dans les instances décisionnelles locales. Ces structures sont des leviers puissants de changements avec un réel impact de développement économique, social , culturel et environnemental sur les communautés locales. Si dans les années 1980, s’organiser collectivement était le seul moyen de faire exister aux yeux de la société leur travail essentiel au foyer et leurs fonctions agricoles/artisanales, c’est toujours aujourd’hui un moyen de revaloriser l’ensemble de leurs charges et de s’autonomiser. Le besoin même de coopératives, donc, montre qu’il reste encore nombre de progrès à faire en termes de politiques et de normes sociétales. De nouvelles dynamiques restent à créer avec de nouvelles politiques de développement durable et une reconsidération de la culture et du milieu rural. Il serait d’ailleurs intéressant d’encourager ce nouvel exode de la ville vers les campagnes de jeunes femmes et hommes qualifié.e.s qui s’impliquent et donnent un second souffle aux structures collectives.

Chez Héméra Initiatives, nous sommes déjà convaincues de l’importance et des divers impacts que ces structures ont sur nos sociétés et c’est pourquoi les femmes qui s’y impliquent seront au coeur de nos publications et de nos revendications.

* Koutsou, S. (2014) . Les coopératives féminines rurales grecques en période de crise. Pour, N° 222(2), 173-181. https://doi.org/10.3917/pour.222.0173.

Autres articles intéressants sur le sujet :

Dilara Cazgir, K. (2022). Women’s empowerment through co-operatives : The case of women’s co-operatives in Izmir. https://open.metu.edu.tr/bitstream/handle/11511/97365/Kardelen%20Dilara%20Cazg%C4%B1r.pdf

Goldenberg, S. (2025, 22 janvier). Quand les femmes rebâtissent : Le rôle des coopératives en Turquie. Le Petit Journal. https://lepetitjournal.com/vivre-a-istanbul/femmes-role-cooperatives-turquie-402401

Dupuy, F. (2021). Le rôle des groupes en non-mixité choisie de femmes agricultrices et rurales dans la transition agroécologique : Etude sur des groupes de femmes de CIVAM locaux. Dans CNRS.fr. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03925324v1/file/2021_MOQUAS_DUPUY.pdf

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